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WebOuest Nicole Dextras – artiste totale et environnementale

Nicole Dextras – artiste totale et environnementale

Mültimédiart
Par Murielle Jassinthe | 25 juin 2022
« Je suis fan de vous! » dis-je à Nicole Dextras (Vancouver, C.-B.), lorsque nous commençons l’entrevue. Cette phrase lancée avec tant de candeur est à la fois inopinée et représentative de mon enthousiasme notoire. Nicole Dextras, quelque peu prise de court, esquisse quelques notes d’un rire surpris et amusé. C’est ainsi qu’elle se prête au jeu avec générosité et humilité, étanchant ainsi la curiosité qui est mienne.

Les premiers mots qui me viennent en tête lorsque j’explore le portfolio de l’artiste, c’est « art total ». J’ai l’impression d’entrer dans un monde merveilleux, un monde possible propre au pays d’Alice qui offre à nos yeux la beauté qui se déploie dans l’environnement. Entre utopie et dystopie, l’être humain y évolue dans un quotidien parfois touché par l’adversité.

L’œuvre d’art total se définit comme la volonté de « créer des liens, de préférence avec toutes les choses du monde » selon Kurt Schwitters (1887-1948). C’est cette volonté de tisser un pont entre l’être humain et son environnement que semble émerger la pratique de Nicole Dextras qui, artiste interdisciplinaire et environnementaliste, convie chacun à entrer dans le monde qu’elle nous propose.

Lorsqu’on observe les œuvres de Dextras, on remarque que l’être humain est intimement lié à son environnement, comme si l’un et l’autre avaient tissé une relation d’interdépendance et font sentir leur influence sur l’autre. Ce, dans tous les médiums de créations auxquels elle s’adonne : parures botaniques (Botanical Wearables), textile gelé (Frozen Textiles), typographie sociale (Social Typography), intervention publique (Public Interventions), photographie (Photography), ou film (Film).

En fait, il semblerait que l’être humain soit habité par son environnement. L’humain n’est donc pas seulement un mannequin arborant une tenue; le design des costumes n’est pas qu’un élément parmi tant d’autres dans l’espace, mais tous deux transcendent les normes de leur médium pour aller à la rencontre de l’autre et former un tout unique. Ici, l’être humain est une fresque poétique, intemporelle et fragile à la fois.

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Interdisciplinarité et intermédialité

Ayant étudié à Emily Carr University of Art + Design (Vancouver, C.-B.), Dextras obtient son diplôme du département d’interdisciplinarité en 1986. Elle y explore alors le design ainsi que l’art conceptuel, pratiquant tant la photographie que la sculpture. Elle y apprend ce qu’elle sait par l’exploration, puisque le département s’oriente davantage vers l’art conceptuel que l’enseignement des techniques des différentes disciplines qu’il offre.

C’est de cette manière que Dextras s’adonne à la pratique interdisciplinaire par le biais de différents médiums comme la photographie, le film, l’installation, le design de costume et l’art performatif. Elle les sollicite d’une manière qui les transcende. Car, l’important est de raconter une histoire ou de créer un univers: d’où l’intermédialité. Lorsque je l’interroge sur la pratique, sur ce qui l’a amenée à explorer ces différentes avenues, on s’aperçoit qu’elle est autant intéressée par le côté conceptuel de l’art que par le développement de techniques. Certes, un message environnementaliste et des questionnements sur le potentiel de résilience de l’être humain sous-tendent sa pratique. Cependant, l’aventure même de l’exploration artistique lui confère un regard neuf et ouvert aux possibilités de ce qui peut éclore des conditions de création qu’elle met en place.

Dextras a un certain intérêt quant au processus des techniques. C’est dans cette optique qu’elle apprend à travailler avec la glace. Elle a effectué des années de recherche et d’expérimentation pour aboutir à ce qu’elle veut représenter: l’éphémère. Il en est de même pour ce qui est de confectionner des vêtements avec des éléments organiques. Il y a 15 ans, il n’y avait aucune avancée dans ce domaine. Dextras travaille au fil des saisons qui la guident à travers les médiums explorés et développe différentes techniques utilisées dans ces deux pratiques artistiques.

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Éphémère

Le travail de Dextras trouve ses fondements dans l’éphémère qui a engendré tant d’intéressantes trouvailles et prises de conscience. En effet, l’histoire de la réalisation de l’œuvre de typographie sociale, Legacy, exemplifie bien ce leitmotiv. Cette œuvre a été édifiée sur le fleuve Yukon, au cours d’une résidence d’artiste à la Klondike Institute of Art, à Dawson City (Yukon) :

« Le mot « Legacy » fait référence au paysage comme étant l’héritage des habitants de cette région, célèbre pour avoir été le centre de la ruée vers l’or du Klondike. La ville de 40 000 habitants, autrefois florissante, n’en compte plus qu’un peu plus de 1 500 aujourd’hui. Le paysage est marqué par des années d’exploitation minière et est entouré de bassins de résidus à ciel ouvert. Le projet Legacy a posé les questions suivantes : que restera-t-il aux générations futures une fois que la terre aura été dépouillée et comment allons-nous protéger le fragile écosystème du Nord? » [Traduction libre]

Ce qui est intéressant ici, c’est qu’en raison des changements climatiques, il a plu au cours de cette période, ce qui est inhabituel. Aussi, après tout le travail effectué pour édifier cette sculpture, Dextras n’a pu en prendre qu’une seule photographie, car elle a éclaté en morceaux, en quelques heures! Tous étaient surpris du calme avec lequel l’artiste a accepté le destin ayant frappé son œuvre…il semblerait que même la nature ait décidé d’appuyer la démarche artistique et environnementaliste de Dextras, en exemplifiant les conséquences néfastes du réchauffement climatique.

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De la consommation

L’un des phénomènes que Dextras tente d’explorer, c’est l’obsolescence programmée qui sévit dans l’industrie de la mode. Les vêtements sont conçus pour ne pas subsister dans la durée, mais plutôt pour être perpétuellement remplaçables. Le « fast fashion » est le dictat qui régule notre système de consommation actuelle. C’est au fil de cette recherche qu’est né le désir de Dextras de concevoir des vêtements issus de la nature, qui bien que destinés à se métamorphoser au gré des jours, ne sont pas constitués de matériaux polluant la terre et son atmosphère. Aussi, sans copier le style des cultures millénaires ayant opté pour l’emprunt à la nature pour se parer, elle fait néanmoins appel à leur ingéniosité. Conçues d’éléments issus de la nature, ses parures botaniques nous amènent à réfléchir à la question de l’obsolescence. Elle nous convie aussi à reconnaître que de se parer est affaire d’estime de soi dont le public premier réside en nous-mêmes. Enfin, ses parures botaniques nous amènent à prendre conscience que la beauté n’est pas invariablement égale à objet de consommation.

Lors d’un projet au Jardin botanique de Vancouver, elle crée les robes du Little Green Dress Projekt. Une femme du public, lui offre alors d’acheter une de ces fabuleuses robes. Dextras lui rappelle que ces robes ne sauraient rester dans l’état où elles se trouvent à cet instant, qu’elles vont même se détériorer et pourrir. La femme, d’abord surprise, prend peu à peu conscience qu’on ne peut pas tout acheter et que ce qui est destiné à être l’est aussi à se transformer, mourir, disparaître. Que le propre de l’éphémère demeure universel, même si son processus est d’une lenteur qui nous en fait oublier ses lois.

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Toucher la conscience

Dextras s’efforce de toucher les consciences une à une, par son œuvre. Ses installations et interventions publiques ont l’avantage d’engendrer un contact direct avec l’être humain, ainsi que d’en faire un acteur de l’expérience qui s’offre à lui.

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« La question n’est pas d’imposer quoi que ce soit. C’est de laisser les participants entrer dans le monde s’ils le veulent. »
- Nicole Dextras

C’en est exactement le cas avec Mobile Garden Dress de la section Urbain Foragers, car le public est invité à faire partie de l’aventure. Ainsi s’ouvrent à eux les possibilités d’installations et de performances immersives et transformatives. La performeuse va chercher les gens, se promenant avec une robe emplie de vraies plantes. La robe a été conçue pour participer à différents types d’événements, là où on est le plus aliéné de la nature: la ville. La robe est parsemée de tout ce qui est nécessaire à la préparation d’une salade. Aussi, la performeuse en fait une avec les gens qui désirent participer.

« On a vraiment intégré les gens, souvent le public il faut aller le chercher. Les faire entrer dans un monde. […] Les gens peuvent approcher, poser des questions à l’acteur pour pouvoir participer, comme ils sont intéressés. Ou d’autres veulent juste prendre des photos. La question n’est pas d’imposer quoi que ce soit. C’est de laisser les participants entrer dans le monde s’ils le veulent. »

Aussi, la présence du public est essentielle, car elle permet de créer une œuvre d’art nouvelle à chaque rencontre, chaque interaction. La magie naît de ce contact, du partage d’un infime moment de vérité.

Du cinéma

À l’aide de ses films, Dextras veut montrer comment on peut survivre à de grands évènements liés à l’environnement. Issue de l’avènement du mouvement environnementaliste, elle est consciente que les gens ont réagi avec plus de peur que d’actions. Plutôt que de pallier la problématique, un certain immobilisme s’est disséminé chez l’être humain. Dextras croit que des événements catastrophiques liés à l’environnement vont survenir. Cependant, elle a foi en la résilience de l’être humain, sa capacité d’innovation et l’amour qu’il porte à son prochain. Cependant, c’est la peur qui nous reste et les films hollywoodiens nous le démontrent de mille et une façons. Pour Dextras, elle prend plutôt le parti de nous montrer des endroits où les gens ont vécu des moments difficiles, mais où ils sont parvenus à survivre. Elle démontre que lorsqu’on a une estime de soi, on aime se parer de beauté.

« C’est ça que j’essaye d’aller chercher, c’est de nous montrer qu’on a ça. Que, oui, on a peut-être peur et […] ça nous crée de la tristesse, mais il faut quand même aller au-delà de ça, puis foncer quand même! Puis, aller plus loin pour avoir un meilleur monde. Il faut avoir un support pour cette énergie-là, pour ce point de vue là. Parce que si on devient tous très […] négatifs, que tout le monde a peur…puis, si tout le monde se dit « Oh my God, c’est la fin du monde! », il n’y a rien qui va avancer. Notre conscience est quelque chose de très, très important. »

Elle stipule que le mouvement environnementaliste n’a pas pris soin de la façon dont on se sent du côté psychologique et qui fait partie intégrante de toute expérience humaine. C’est dans cette optique qu’elle a créé la trilogie A Dressing The Future, composée de Waiting for Spring: Persephone and the Pomegranate (2016) – où on suit une jeune femme séquestrée dans une serre abandonnée suite à des feux de forêt dévastateurs; Chronos; Time of Sand (en production) – qui nous démontre comment Chronos fait appel à son ingéniosité pour le tissage et la vannerie (fabrication de panier, et la culture des plantes pour pallier les conséquences de l’agriculture industrielle; et un troisième film qui représentera un futur affecté par les inondations.

Le dernier film de la trilogie est en instance de création. Dextras est actuellement en résidence d’artiste à Houston pour effectuer la recherche nécessaire. Elle y fait aussi une exposition qui partage avec le public les résultats de sa recherche visuelle ainsi que des échantillons d’essai. A Dressing the Future: The Ecofiction of Nicole Dextras est présenté du 28 mai au 10 septembre 2022 à la galerie du Huston Center for Contemporary Arts Craft.

 

Waiting for spring (sur Vimeo)

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Chronos; Time of Sand

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« Tout est déchu et l’utopie c’est ce qui marche à l’intérieur, la beauté qui est créée à travers la réalité de la vie. »
- Nicole Dextras

Entre utopie et dystopie, Dextras dépeint ce monde possible, car elle croit que « l’utopie n’est pas nécessairement ce dont on a besoin. Ce dont on a besoin, c’est de quelque chose qui marche. Si on regarde la nature, tout meurt et se transforme […] Le plus important c’est de voir la dystopie…c’est une possibilité. « Tout est déchu et l’utopie c’est ce qui marche à l’intérieur, la beauté qui est créée à travers la réalité de la vie. »

Dextras laisse la place au public pour qu’il ait l’occasion de réfléchir à ce qu’il perçoit. C’est ainsi que Chronos, ayant pour seul ami un iguane, demeure végétarien plutôt que de le manger. Tous les jours, il quitte sa demeure au risque de ne pas revenir vivant. Tous les jours, il revient et dit à son ami « Not today, my friend ». Cette phrase, elle est énoncée autant pour lui que pour son iguane. Non, ce n’est pas aujourd’hui où sa résilience et son ingéniosité auront échoué à le garder en vie. Non, ce n’est pas aujourd’hui qu’il devra sacrifier son seul compagnon, au profit de sa vie. Le jour n’est pas venu, il est toujours temps de vivre et de s’orner de beauté.

La francophonie du Nord et de l’Ouest habite sur des territoires visés par de multiples traités avec les peuples autochtones ainsi que des territoires non cédés. Ces peuples ont accueilli les premiers francophones et les ont aidés à survivre et prospérer. C'est dans le respect des liens avec le passé, le présent et l'avenir que nous reconnaissons la relation continue entre les peuples autochtones et les autres membres de la communauté francophone. Au-delà de cette reconnaissance, WebOuest s’engage à mettre en lumière des histoires des peuples autochtones qui habitent toujours ces terres.
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