Pendant quatre mois, j’ai pris en photo chaque élévateur en bois dans le sud de l’Alberta. Et, tant qu’à faire, j’ai aussi capté des élévateurs en Colombie-Britannique (oui, il y a des élévateurs là-bas). Mon but était de mieux comprendre pourquoi l’élévateur est un symbole qui perdure. Je les vois partout ; sur des étiquettes de soupe, sur des pierres tombales et à Calgary, il y a même une banque CIBC en forme d’élévateur. Je voulais savoir pourquoi on accorde tellement d’importance aux élévateurs en bois.
Mon projet a commencé au mois d’avril, par concours de circonstances : le printemps était arrivé, il faisait beau et je venais de compléter mon année à l’université. J’avais donc envie de jouir du soleil et de goûter à la liberté qui m’attendait l’été. Alors, j’ai décidé de me promener en campagne tout en prenant des photos. J’avais l’intention de publier seulement quelques-unes des images. Je ne pensais pas en faire un grand projet.
Mon plan était de partir de chez moi à Lethbridge, à environ 200 km au sud de Calgary et d’y revenir la journée même en passant par six communautés, chacune dotée d’au moins un élévateur. Durant ce voyage en boucle, j’ai visité Fort Macleod, Granum, Stavely, Nanton, Vulcan et Carmangay. Par hasard, je suis arrivé à Vulcan alors que son dernier élévateur se faisait démolir.
Durant son apogée, la ville de Vulcan comptait neuf élévateurs. Ils étaient connus comme « Nine in a line. » Voici le dernier. J’y suis retourné à la fin juin et l’élévateur était complètement disparu. On n’aurait jamais pensé qu’il avait été là.
Ayant témoigné de la démolition du dernier élévateur à Vulcan, j’ai ressenti le besoin de changer l’envergure de mon projet. Je ne voulais plus tout simplement montrer la beauté des élévateurs. J’étais plus conscient de l’importance de les préserver avec des photos. Donc, j’ai élargi le projet au mois de mai pour en inclure d’autres, mais toujours sans savoir que j’allais courir partout dans le sud de l’Alberta et même jusqu’en Colombie-Britannique sans oublier la Saskatchewan. D’abord, je me suis concentré sur les élévateurs autour de Lethbridge et Medicine Hat, en Alberta.
À partir des années 90, la majorité des élévateurs en bois ont subi le même sort que le dernier élévateur à Vulcan. Le coût pour entretenir ces anciennes structures en bois était une cause de démolition, mais une tendance dans l’industrie vers de plus grands élévateurs centralisés en était une autre. Certains élévateurs en bois n’ont pas été remplacés par d’autres en béton. Celui à Tempest en Alberta s’est vu intégré dans un système moderne. Tempest se trouve à 15 minutes à l’est de Lethbridge.
Il reste un seul élévateur en bois à Coaldale, une ville située entre Lethbridge et Tempest. L’élévateur longe une autoroute achalandée.
Certains élévateurs voient peu de véhicules ce qui favorise la tranquillité lors d’un coucher de soleil.
En conduisant à Medicine Hat de Lethbridge, il faut passer par le village de Seven Persons. J’ai ralenti mon camion et je me suis dirigé vers Premium Sausage, d’où provenait un arôme délicieux de viande fumée. Une partie de la charcuterie est en forme d’élévateur. Selon le propriétaire, Mark Penner, la structure provient de la création de Ralph Erb. Né en 1944, Ralph a grandi durant l’époque où pratiquement chaque communauté dans l’Ouest avait des élévateurs. À la suite de la démolition du dernier élévateur à Seven Persons, Ralph a ressenti l’absence de ces symboles des Prairies alors il a décidé d’en faire construire un.
Il y a deux élévateurs dans cette photo. Les voyez-vous? Le deuxième est une toute petite bibliothèque où l’on peut échanger des livres.
J’ai monté les marches de l’élévateur à trois étages. Arrivé en haut, j’ai trouvé une galerie avec de vieilles photos de Seven Persons qui remontent à 1911 alors que le village en était à ses origines. Une plaque qui date du mois de mai 2007 commémore l’ouverture officielle de l’élévateur à Ralph ainsi que le centenaire du village. Sur la plaque, Ralph dédie l’élévateur à sa communauté.
Un ancien employé de Ralph a acheté le commerce en 2009. Ralph est décédé en 2014 à l’âge de 70 ans.
J’ai vu au mur deux peintures d’élévateurs. Le cadre d’une d’entre elles est fait de bois provenant du dernier élévateur de Seven Persons. L’autre image est d’un style que j’ai reconnue immédiatement car j’ai une peinture du même artiste chez moi.
Au cours du même voyage à Seven Persons, j’ai visité l’élévateur de Dunmore. L’élévateur compte parmi les plus grands du sud de l’Alberta. Le train en arrière-plan me rappelle la relation entre les fermiers, les élévateurs et les compagnies ferroviaires; chacun dépend de l’autre. Dunmore se trouve à cinq minutes de Medicine Hat en se dirigeant vers la Saskatchewan.
Quelques jours plus tard, j’ai téléphoné à l’artiste Cyndi Tasche. C’est elle qui a peint l’image que j’ai reconnu dans la galerie à Seven Persons. Comme Ralph, elle se souvient de l’époque où les élévateurs étaient abondants. Originaire de Melville en Saskatchewan, il y en avait une dizaine là au cours de son enfance.
Quand j’ai demandé à Cyndi qu’est-ce qui l’a poussé à peindre des élévateurs, elle est retournée dans le temps. Durant les années 90, m’a-t-elle expliqué, les gens se rendaient compte que les élévateurs disparaissaient. Ses peintures étaient un moyen de préserver notre héritage. Selon Cyndi, les élévateurs sont des icônes des Prairies tout comme les moulins à vent en Hollande. Les élévateurs servaient à guider les gens en voyage et ils représentaient l’importance de l’agriculture dans des provinces où les souches de bien des gens retournent à la ferme. Il n’y aurait donc pas une seule raison pour expliquer pourquoi nous chérissons encore les élévateurs.
Cette œuvre de Cyndi Tasche est intitulée « Stooks » et date de 2008.
Après ma conversation avec Cyndi, j’ai commencé à faire de la recherche sur Internet au sujet des élévateurs. Sur le site web du photographe Chris Attrell, j’ai trouvé des cartes qui indiquent où se trouvent les élévateurs dans chaque province de l’Ouest. Des années auparavant, j’avais lu son livre Grain Elevators: Beacons on the Prairies et deux des photos étaient restées avec moi. La première était l’élévateur de Saint-Jean-Baptiste au Manitoba, à une heure au sud de Winnipeg.
Le photographe Chris Attrell a traversé les provinces de l’Ouest en prenant des photos d’élévateurs. Celui-ci est le seul écrit en français, selon lui. Situé dans la vallée de la Rivière-Rouge, Saint-Jean-Baptiste est une communauté aux souches métisses et canadienne-françaises. Malheureusement, cet élévateur a brûlé en 2023.
La deuxième photo montrait l’élévateur à Dawson Creek en Colombie-Britannique. J’avais été épaté d’apprendre qu’il y avait des élévateurs en Colombie-Britannique. Je croyais qu’ils se trouvaient juste dans les Prairies.
Les cartes de Chris Attrell m’ont indiqué qu’il y avait des élévateurs à Creston, C.-B. De plus, je voyais que j’en avais déjà visité beaucoup en Alberta. En somme, les cartes, mes discussions ainsi que ma recherche ont engendré un enthousiasme chez moi. J’ai ressenti une énergie dans le centre de ma poitrine qui m’a poussé vers un plus grand projet. Donc, je me suis lancé sur la quête de capter tous les élévateurs en Alberta au sud de l’autoroute Transcanadienne. Pour boucler le tout, j’ai voulu me rendre à Creston. Je voulais à tout prix prendre en photo un élévateur de la Colombie-Britannique.
Alors, j’ai formulé un plan de voyage pour mes vacances au mois de juillet. Avant de partir, j’ai voulu finir le tour des élévateurs dans la région de Lethbridge. Nous étions au mois de juin. En conduisant en campagne, j’ai remarqué un élévateur dans la cour d’une ferme. Ce qui a attiré mon attention était la forme mince et inhabituelle de la coupole, c’est-à-dire la partie la plus haute de l’élévateur. Pour en savoir plus, j’ai parlé avec le propriétaire, un fermier nommé Ken Kuehn. Il m’a conté que son père voulait un élévateur sur sa ferme pour des fins pratiques, question d’entreposer du grain ou le charger dans un camion tout à la même place.
Le nom de famille «Kuehn, d’origine allemande, se prononce en anglais comme le mot « keen ».
Le père de Ken Kuehn a commencé à construire l’élévateur en 1951 et ses enfants l’ont aidé. Le bois est venu de Sparwood, C.-B. et la bâtisse contient six tonnes de clous. L’élévateur peut contenir environ 60 000 minots de grain. La famille a complété la majeure partie de la construction sauf pour la coupole. Cette partie-là a été achevée en 1954 par des ouvriers et ils ont adopté un style non conventionnel, ce qui explique la forme unique.
Pas loin de l’élévateur Kuehn, je me suis arrêté à Wrentham, un village où se trouvent deux élévateurs, dont un se trouve en excellente condition.
Construit en 1968, cet élévateur porte maintenant une nouvelle toiture en métal ainsi que de nouvelles fenêtres.
En prenant des photos de la bâtisse, j’ai vu un homme sortir. Je me suis approché pour lui demander si je pouvais prendre des photos de l’intérieur. Jim Nilsson, le propriétaire, m’a dit que oui et a ajouté que je pouvais monter jusqu’en haut. L’ascenseur dans un élévateur est purement mécanique. C’est une cage en métal un peu plus petite qu’une cabine téléphonique, mais avec une corde au milieu qu’il faut tirer. Heureusement, l’ascenseur est contrebalancé, alors il ne faut pas tirer très fort. Coup de corde par coup de corde, je suis monté de plus en plus haut. Mon sens d’aventure pétillait. Arrivé au sommet, j’ai débarqué et j’ai trouvé une trappe au plafond par laquelle j’ai sorti ma tête pour prendre une photo.
Avant de visiter l’élévateur de Jim, je m’étais longtemps demandé qu’est-ce qu’on voit du haut d’un élévateur.
Jim, un agriculteur, a acheté l’élévateur vers le milieu des années 90 quand la bâtisse venait de fermer. L’achat lui a donné une aire d’entreposage d’environ 110 000 minots. Le minot est une unité de mesure utilisée pour les matières sèches (graines et farine). De plus, l’élévateur contenait une balance alors Jim peut aujourd’hui charger ses camions à grain sans dépasser la limite de poids.
Bien qu’il ait effectué l’achat de son élévateur pour des fins pratiques, Jim est conscient qu’il préserve une tranche d’histoire.
L’autre élévateur à Wrentham se détériore. Cependant, la Société des élévateurs en bois Ogilvie entreprend des démarches pour préserver l’édifice. La construction de la bâtisse remonte à 1925. Pour la voir en trois dimensions, suivez ce lien.
En plus des élévateurs à Wrentham, il y en a un à Skiff. Ces communautés sont près l’une de l’autre, à une heure au sud-est de Lethbridge.
L’élévateur de Skiff figure sur l’enseigne de la communauté.
La bâtisse comme telle se trouve juste au ras du village sous le ciel immense des plaines.
En regardant par la fenêtre du bureau de l’élévateur, j’ai vu cette maquette.
Tout au cours du mois de juin, j’ai poursuivi mon projet. Quand les gens me prêtaient l’oreille, je parlais de mes plans de vacances. J’avais hâte de partir en voyage et je voyais dans mon imagination les photos que j’allais prendre.
Des camions comme celui-ci amènent des charges de grains à l’élévateur.
Certains élévateurs servaient à entreposer et vendre de l’engrais.
Construit en 1926, l’élévateur d’Azure est parmi les mieux préservés que j’ai visités. Les propriétaires l’ont rénové il y a trois ans dans le but de maintenir cette icône de leur communauté. Leur fille a pris ses photos de noces dans l’élévateur.
Cet élévateur UGG date de 1906 et se trouvait autrefois à Brocket en Alberta. Anciennement, il y avait un barbier installé dans le bureau et il coupait les cheveux des fermiers qui charriaient du grain. En 1999, l’élévateur a été déménagé à Heritage Acres, un musée qui interprète l’histoire agricole du sud de l’Alberta.
Sur les plaines de l’Ouest canadien, l’élévateur domine l’horizon.
Après des semaines d’attente, le mois de juillet était finalement arrivé et je me suis dirigé vers Creston. Au centre des touristes de la ville, j’ai appris qu’il y avait une longue histoire d’agriculture dans les vallées fertiles de la région où l’on élève du blé, de l’orge, du foin, des pois et des cerises. Dans un dépliant, j’ai vu une photo des deux élévateurs et j’avais hâte de les prendre en photo. Par contre, quand je me suis rendu sur les lieux, il y en avait juste un. En demandant aux gens de la ville, j’ai appris que l’autre avait été démoli juste quelques mois avant ma visite. Pas loin de Creston, j’ai trouvé un élévateur sur une ferme, ce qui était inattendu, et donc, j’ai moins senti la perte de celui dans le dépliant.
En Colombie-Britannique, l’élévateur ne domine pas l’horizon comme dans les Prairies. Il cède sa place aux arbres et aux montagnes. Construit en 1936, l’élévateur de Creston vient d’être rénové et sera bientôt une galerie d’art.
Après Creston, je suis retourné en Alberta où il me restait juste cinq élévateurs à capter. Une fois fini, je me sentais satisfait d’avoir complété mon projet. En même temps, j’étais content de pouvoir passer à autre chose après quatre mois.
Symbole des Prairies, cet élévateur à Raley compte parmi les rares élévateurs en Alberta avec une vue des montagnes Rocheuses. En termes de paysage, c’est mon préféré. Il se trouve à 45 minutes au sud-ouest de Lethbridge.
Construit en 1905, l’élévateur de Raley est le plus vieil élévateur de l’Alberta. Ceux construits avant cette date ont tous été démolis.
Durant les années 70 et 80, un nouveau style d’élévateur a fait son apparition. Nommés « buffalo bins », ce genre de structure n’a pas fait fureur en raison de difficultés de construction. Certains d’entre eux survivent en Alberta comme celui-ci à Magrath, soit à 30 minutes au sud-ouest de Lethbridge.
Les élévateurs de la compagnie Pioneer attirent mon attention en raison de leurs couleurs vives. Ici, nous en voyons un à Mossleigh, un village à une heure au sud-est de Calgary.
Il est plutôt rare de trouver des élévateurs en bois dans les grandes villes de l’Ouest. Cela étant dit, nous en trouvons un à Heritage Park, un musée du peuplement de l’Alberta situé à Calgary. L’élévateur remonte à 1909. Il a été transporté à Heritage Park au cours des années 60.
L’emblème de l’élévateur à Herronton est relativement en bonne condition. D’habitude, les montagnes bleues disparaissent avec le temps. Dans ce cas-ci, l’emblème fait face au nord et ne reçoit donc pas beaucoup de soleil direct. Cet élévateur de 120 000 minots est à vendre pour 199 000 $. Selon le propriétaire, les Albertains aiment les élévateurs parce qu’ils sont fiers de leur passé.
Voici un coucher de soleil qui brille contre la vieille peinture verte d’un élévateur.
Au cours de ce projet de quatre mois, j’ai souvent demandé aux gens pourquoi les élévateurs en bois demeurent des symboles importants. Chacun avait sa propre réponse. Celle qui est restée avec moi vient du garagiste qui travaille à la station-service dans mon coin de Lethbridge. Quand il a remarqué que j’achetais plus d’essence que d’habitude, je lui ai parlé de mon projet de prendre en photo tous les élévateurs du sud de l’Alberta. Il m’a répondu qu’il a vu bien des élévateurs au cours de ses 29 ans comme conducteur avec la compagnie de train Canadien-Pacifique. Selon lui, il y a des histoires dans chaque élévateur. Je crois qu’il a saisi l’essentiel. Si les élévateurs vous tiennent à cœur, c’est probablement parce que vous avez des histoires à leur sujet; peut-être que vous vous souvenez de quand ils étaient abondants ou que votre père vous amenait là en charriant du blé. Pour aimer quelque chose, il faut avoir un contact.
Un certain nombre de communautés visent à préserver leurs élévateurs. En Saskatchewan, la ville de Gravelbourg compte parmi eux.
Construit en 1915, cet élévateur à Gravelbourg porte du nouveau revêtement depuis le mois de juillet. La bâtisse est un musée qui décrit le fonctionnement des élévateurs.
Les élévateurs sont moins communs qu’auparavant, mais pas aussi rares que nous le pensons. Oui, ils continuent à disparaître. Par contre, des fermiers les conservent pour des raisons pratiques, quoique la nostalgie et le souci de l’histoire guident les fermiers aussi. Ce même intérêt historique pousse des communautés et des musées à préserver des élévateurs à leur tour également. En raison de ces multiples facteurs, je suis convaincu que les élévateurs en bois seront avec nous encore bien des années.
À la prochaine
Je vous invite à partager vos photos avec nous. Prière de les envoyer à dliboiron4@hotmail.com et d’y inclure une courte description.