À quoi ressemblent des photos prises sans jugement ni pitié? La réponse se trouve dans l’œuvre d’un Américain qui capte les gens, les bâtisses et les paysages d’une région de son pays qui ressemble à nos prairies canadiennes. Pourtant, il ne se limite pas aux États-Unis. Il explore la Saskatchewan, y compris des communautés fransaskoises telles que Ponteix, Cadillac et Val Marie. Avec franchise et respect, ce photographe révèle la beauté subtile d’une région partagée par deux pays voisins.
Lewis Ableidinger vit au Dakota du Nord. Son nom de famille d’origine autrichienne se prononce en anglais comme Abb-lye-ding-er. Nous allons voir que sa photographie est ancrée dans le réel. Un élément terre-à-terre se lit dans les images qu’il publie sur les réseaux sociaux et dans les médias. Ses photos ont été publiées par Bloomberg et le Wall Street Journal.
Né en 1983, Lewis est originaire de Kensal, un hameau d’environ 150 personnes qui se trouve dans le sud-est du Dakota du Nord à trois heures de Bismarck, la capitale de l’État. Il habite maintenant à Harvey, soit à deux heures au nord-est de la capitale. Depuis 2011, Lewis conduit des trains pour la compagnie CPKC. De plus, il est diplômé de l’Université de Moorhead au Minnesota et détient un bac en communications graphiques ainsi qu’un bac en musique avec une spécialisation en jazz.
Quand il était jeune, Lewis s’intéressait aux trains et aux chemins de fer. Il lisait des revues dédiées à ces sujets-là et il s’est rendu compte que les photos n’étaient pas captées par des professionnels. À la place, elles étaient soumises par des amateurs de trains comme lui. Il a donc tenté sa chance en photographie. En prenant des photos de trains, il a constaté que les petites communautés rurales disparaissaient. C’était vers la fin des années 90 et le début des années 2000. Cette époque représente un point tournant pour son parcours photographique. Lewis s’est dédié de plus en plus à la photographie des gens et des milieux ruraux.
Dans un premier temps, il constatait ici et là des indices de déclin. Comme les gouttes d’eau qui creusent une pierre, cette décroissance gruge petit à petit année après année. Elle ne se remarque pratiquement pas de semaine en semaine. Mais après une décennie, elle éclate aux yeux. Quand Lewis regarde ses photos qui datent de 25 ans, il voit ce qui n’existe plus. Donc, Lewis se donne la tâche de documenter ce qui reste avant que cela ne passe dans l’oubli.
De 2016 à 2020, Lewis s’est consacré à un projet d’envergure qui a abouti à un livre de photos nommé « Driving Through Flyover Country ». Le terme « flyover country » désigne le centre des États-Unis, mais avec un ton moqueur qui sous-entend qu’il n’y a rien à voir et personne de sophistiqué à rencontrer. Cette région serait un désert visuel et culturel. Ne vous attendez pas à grand-chose entre New York et Los Angeles.
Lewis n’en est pas convaincu. Il a exploré la région bien plus que ceux qui s’en moquent ou qui y volent par-dessus. Le photographe estime avoir conduit 30 000 miles ou presque 50 000 km en croisant 13 États de ladite « flyover country. » Ces états comptent le Dakota du Nord, le Dakota du Sud, le Montana, le Wyoming, le Colorado, le Nebraska, le Kansas, l’Oklahoma, le Minnesota, l’Iowa, le Wisconsin, l’Illinois et le Missouri. En somme, une région connue en raison de ses champs, de ses cols bleus et de ses magasins près de la fermeture.
Selon Lewis, il faut chercher la beauté de cette région, car elle ne saute pas aux yeux. Il suffit d’observer un peu. Le ciel, sans aucun doute, compte parmi les atouts des 13 états en question, mais également des prairies canadiennes. Le paysage ouvert, le calme, le silence et la capacité de voir au loin sont des éléments précieux. Lewis n’y est pas afin de provoquer de la nostalgie. Il ne veut pas montrer un passé agricole qui a disparu. Il veut plutôt montrer la région telle quelle.
Quant aux résidents, Lewis y trouve des gens amicaux avec un sens du passé. L’on tisse rapidement des liens d’amitié en parlant de l’histoire de leur communauté. Ils la connaissent et se réjouissent d’en parler.
Lewis met en valeur une région de son pays. Cependant, il est conscient que les plaines chevauchent la frontière. Au printemps, il s’est pointé vers le nord et a exploré le sud de la Saskatchewan.
Avant de visiter la Saskatchewan, Lewis était conscient du fait français dans la province, mais avoue ne pas en connaître beaucoup. En comparant le Dakota du Nord à la Saskatchewan, Lewis remarque plusieurs ressemblances, mais aussi des différences. D’abord, il y a encore moins de circulation en Saskatchewan. Ensuite, la forme des élévateurs en bois ne correspond pas tout à fait à celle aux États-Unis. Il se dit aussi surpris que dans les communautés rurales de la Saskatchewan, le bar se trouve pratiquement toujours dans un hôtel, contrairement au Dakota du Nord.
Lors de ses voyages, Lewis porte en lui l’influence d’autres photographes. Il en cite deux en particulier, soit Robert Adams et Frank Gohlke, deux Américains qui se sont intéressés à ce même « flyover country. » Adams et Gohlke l’auraient probablement appelé l’Ouest, le nom plus commun autrefois.
Comme d’autres photographes, Lewis reconnaît les forces et les faiblesses de la photographie numérique et de celle sur film. Quand il était plus jeune, il voulait éviter le grain des pellicules alors il s’est tourné vers le numérique. Par contre, lorsqu’il voulait saisir beaucoup de détails, Lewis se servait du grand format avec ses pellicules qui mesurent 4 pouces par 5 pouces. De nos jours, le prix des pellicules l’incite vers le numérique, notamment une Sony a7R V et une a7CR. Avec un capteur de 61 MP, explique Lewis, la a7CR est pratiquement au rendez-vous avec le 4 X 5 en termes de détails. Cela étant dit, Lewis n’a pas abandonné le film. Présentement, il se sert du Tri-X et du T-Max P3200, des pellicules Kodak en noir et blanc, pour photographier des scènes d’hiver au Dakota du Nord.
Quant à ses plans à long terme, Lewis compte poursuivre sa rencontre de gens et de lieux dans les plaines aux États-Unis et au Canada. Il trouve que peu de photographes s’y intéressent et en regardant ses photos splendides, nous nous demandons pourquoi tel est le cas.
Afin d’apprécier un plus grand nombre de ses photos, visitez Lewis sur Instagram à @l.ableidinger. Son site Internet contient des photos aussi et son livre « Driving Through Flyover Country » y est disponible www.lewisableidinger.com.
Ce reflet d’artiste est le deuxième dans une série de trois. La série a débuté au mois de janvier avec un regard sur Bob St-Cyr, un dévoué de la photographie sur film et du processus de la chambre noire. Comme Lewis, Bob ancre sa photo dans les espaces ruraux. Pour conclure la série le mois prochain, nous irons à Montréal pour découvrir un photographe urbain qui produit des images dramatiques la nuit inspirées du cinéma et de la peinture. Soyez au rendez-vous.
Je vous invite à partager vos photos avec nous. Prière de les envoyer à dliboiron4@hotmail.com et d’y inclure une courte description.