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WebOuest Photographie, violence et espoir : des témoignages des défi sociaux et politiques au Népal
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Photographie, violence et espoir : des témoignages des défi sociaux et politiques au Népal

Par Dominique Liboiron | 4 avril 2026

Quelles photos restent brûlées dans nos souvenirs? Souvent, elles sont des images de démonstrations politiques ou de conflits. Un exemple serait la photo de l’homme devant les chars d’assaut à la place Tiananmen en 1989. D’autres images inoubliables remontent à la Deuxième Guerre mondiale ou à la guerre du Vietnam. Les photos qui suivent ici viennent du Népal, un pays que l’on associe avec le bouddhisme et donc la paix. Pour nous aider à comprendre l’éclatement de violence là-bas, nous allons rencontrer des photographes qui connaissent la réalité du pays. Leur vécu et le livre de photos qu’ils ont créé expliquent le bouleversement politique qui a vu plus de 70 morts et la récente élection d’un nouveau gouvernement.

Keijiro Suzuki a travaillé au Népal. Né en 1981 à Nagoya, ce Japonais est un artiste contemporain. En plus de la photographie, il pratique d’autres domaines y compris l’art d’installation et l’écriture. 

« Ma relation avec le Népal remonte à l’automne 2012 » commence-t-il. « Je venais juste de rentrer au Japon après avoir étudié aux États-Unis. Ayant seulement connu la vie et l’art du Japon et des États-Unis, tous les deux des pays très développés, je cherchais des perspectives et des valeurs différentes. Cela m’a mené à voyager à travers plus d’une douzaine de pays d’Asie. Le Népal en était un. »

Durant son voyage, Keijiro a trouvé que le style de vie et le tempérament des Népalais résonnaient vivement avec ses sensibilités japonaises. Il a quitté avec beaucoup de respect pour le pays et souhaitait y retourner un jour. 

Au cours du printemps de 2023, Keijiro a rencontré un artiste népalais au Japon. Leurs conversations ont ramené de beaux souvenirs du Népal. « Ça m’a fait penser : “peut-être que c’est le temps d’y retourner.” » Grâce à ses connexions avec l’artiste et avec un peu de chance, Keijiro a trouvé un moyen. « Éventuellement, j’étais invité comme artiste en résidence par le Département des Arts et du Design à l’Université de Katmandou durant l’automne de 2024. » 

Son séjour devait durer 33 jours, soit du 7 novembre au 9 décembre. « Vers la fin septembre, les nouvelles japonaises rapportaient des inondations sévères partout au Népal causées par des pluies tropicales. Je me demandais s’il serait même possible de voyager et, si oui, à quel point la vie de tous les jours en serait dérangée. Mais après des confirmations écrites, j’ai reçu une réponse très positive : “Ceci arrive chaque année et nous y sommes habitués. Par le temps que tu arrives, tout sera de retour à la normale. Venez s’il vous plaît.” Jamais je n’aurais deviné que cette remarque décontractée aura plus tard un lien direct avec les manifestations de Gen Z. »

Keijiro a enseigné des techniques d’art au Népal, mais il y était également en tant qu’artiste. Comme il explique dans son blogue, « J’enseignais à des étudiants en troisième année pendant deux semaines. Le thème de la classe était « Des Solutions créatives avec de l’art utile » et les étudiants étaient chargés d’identifier des problèmes sociaux au Népal et de proposer des solutions créatives avec de l’art utile. » 

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En 2024, Keijiro, à gauche, trouvait que les Népalais moyens comprenaient bien les problèmes sociaux, mais ne croyaient pas à une solution politique. Selon lui, les Népalais estimaient que les politiciens étaient trop corrompus pour aider. Le peuple ressentait une apathie. crédit photo : Keijiro Suzuki
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Environ un mois avant son arrivée, la ville de Katmandou était inondée, y compris l’université où Keijiro allait enseigner. Les taches de boue, toujours présentes lors de son stage, se voient sur les marches, les murs et au pied de l’escalier. La construction dans des endroits mal placés pour éviter les inondations est un problème que ses étudiants lui ont signalé. Keijiro le décrit comme « la construction égoïste et irresponsable à des fins de gain personnel ». crédit photo : Keijiro Suzuki

Keijiro souhaitait comprendre le Népal. Il disait souvent en classe, « je ne suis pas l’enseignant; vous êtes l’enseignant et je suis l’étudiant. Enseignez-moi au sujet du Népal ». 

Sa classe comptait une quinzaine d’étudiants au début de leur vingtaine. Ils ont identifié une gamme de problèmes sociaux. Par exemple, ils ont décrit l’écart entre les riches et les pauvres ainsi que la rigidité des classes sociales. Le manque d’eau potable ainsi que l’importance de préserver les puits traditionnels et les jardins comptaient dans la liste. 

De plus, ils ont parlé des conflits avec les ouvriers migrants et d’un manque de compréhension du cycle menstruel. La pollution de l’air et de l’environnement leur pesait à l’esprit. Cela inclut les mégots de cigarettes à terre, le recyclage, l’emballage des produits de consommation, les embouteillages et le vacarme urbain. Le maintien des modes de vie traditionnels et un système d’éducation inadéquat les inquiétaient aussi. Ils souhaitent apprendre à mieux gérer leur temps. Les jeunes artistes ont également décrit un manque d’estime de soi et une anxiété quant à l’avenir.

Parmi tous ces problèmes, l’exode de jeunes à la recherche d’emplois a marqué Keijiro, surtout concernant les histoires qu’il entendait au sujet des mercenaires népalais. Les soldats du pays sont connus pour leur bravoure extrême. Certains jeunes mercenaires sont allés se battre pour l’Ukraine et d’autres pour la Russie. Donc, des Népalais s’entretuaient en raison de la situation économique pitoyable chez eux. 

Hormis les difficultés énumérées par ses étudiants, Keijiro trouvait en même temps que le Népal a de quoi être fier, entre autres en raison du mont Everest et parce que Bouddha y est né. 

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Katmandou en soirée. crédit photo : Keijiro Suzuki
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Situé à Katmandou, le Bodnath est un sanctuaire qui représente l’état d’esprit éveillé du Bouddha. crédit photo : Keijiro Suzuki
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Les drapeaux servent à bénir le Bodnath. crédit photo : Keijiro Suzuki

Pour éclaircir comment l’économie d’un pays se sclérose à tel point que les jeunes tuent leurs compatriotes en Ukraine, Keijiro partage un survol de la situation politique et financière du Népal. « En discutant avec les étudiants, presque tous ont exprimé le désir de déménager à l’étranger à la recherche d’un emploi stable et d’un endroit sécuritaire. Plusieurs m’ont dit que chaque jour, un grand nombre de citoyens népalais quittent le pays depuis l’aéroport de Katmandu pour travailler à l’étranger. Même ceux qui complètent l’université ‘’en arrachent ’’ puisque les salaires sont bas. Quand les désastres naturels arrivent, ce qui cause l’effondrement des infrastructures, le gouvernement ne répond qu’avec des paroles à la place de gestes immédiats ou concrets. »

Selon la Banque mondiale, environ 27 % de l’économie népalaise provient de l’argent envoyé par les expatriés. Autrement dit, un dollar sur quatre vient de Népalais qui travaillent ailleurs et qui envoient de l’argent à la maison. Pour les jeunes adultes qui restent dans le pays, le taux de chômage est élevé. La Banque mondiale indique que 20 % des 15 à 24 ans n’ont pas d’emploi, soit 1 sur 5.

Pour mieux comprendre ces phénomènes, Keijiro s’est intéressé au vécu de ses étudiants ainsi qu’à l’histoire moderne du Népal. Ses étudiants étaient surtout nés au début des années 2000. Ils avaient de 14 à 29 ans et se retrouvaient donc dans la génération Z. « Le Népal avait longtemps été une monarchie avec un système de classes sociales ancré et discriminatoire en plus d’une pauvreté marquée, surtout dans les régions montagneuses. Quand ils sont nés, le Népal vivait une guerre civile menée par des Maoïstes du Parti communiste du Népal de 1996 à 2006. En 2001, un massacre tragique au sein de la famille royale a profondément ébranlé la monarchie. En 2008, celle-ci a été abolie et le Népal est devenu une république. Malgré l’instauration d’un système démocratique, l’instabilité politique a persisté. En 2015, un tremblement de terre majeur a frappé le Népal. Chaque année, les pluies tropicales causent des inondations majeures qui sont dues en partie à l’infrastructure inadéquate. Autour de 2020, le Népal, comme partout au monde, a été frappé par la COVID-19 alors que la technologie a intensifié la communication par réseaux sociaux. » 

Contre cet arrière-plan, « un manque de confiance dans le système politique augmentait non seulement parmi les jeunes, mais aussi parmi tous les Népalais », explique le photographe japonais.

Ce manque de confiance ainsi qu’une exaspération collective ont mené à des démonstrations marquées de violence entre le 8 et le 13 septembre 2025. Plus de 70 personnes sont mortes, le parlement est passé aux flammes et le premier ministre a démissionné. L’élément déclencheur du chaos était le phénomène internet des « Nepo Babies. »

Le terme est un mélange de bébé et de népotisme, c’est-à-dire de pouvoir ou de privilèges en raison de sa famille. Au Népal, les enfants de politiciens riches partageaient sur les réseaux sociaux leur mode de vie extravagant. Ceci pouvait inclure des photos d’achats dispendieux ou des voyages de luxe. Le salaire des politiciens venait des impôts des Népalais moyens qui subvenaient à leurs besoins essentiels avec difficulté tandis que les jeunes ordinaires connaissaient un taux de chômage élevé. 

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crédit photo : Gen Z Power

Les photos en ligne des « Nepo Babies » ont entraîné de vives critiques du peuple qui se sentait outragé. Pour empêcher cette critique, le gouvernement a tenté de bloquer à partir du 4 septembre 26 plateformes de réseaux sociaux. Parmi ceux-ci, comptait YouTube, X et Facebook. 

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« Nous payons des taxes pour le développement de notre pays, pas pour le plaisir de vos enfants! » « Assez c’est assez! » crédit photo : Gen Z Power
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crédit photo : Gen Z Power

Tel qu’indique Keijiro, la génération Z a grandi avec Internet et donc ils ont manifesté, car ils trouvaient insupportable que le gouvernement leur enlève Internet. Selon les jeunes, il vaudrait mieux empêcher la corruption plutôt que d’empêcher les réseaux sociaux.

Dans la deuxième partie de ce blogue, nous apprendrons comment la décision de censurer l’Internet a bouleversé le Népal. Le pays a sombré dans la violence, mais ce chaos a également entraîné une floraison politique et rendu possible des photos puissantes tant au niveau politique qu’émotif. Des photographes qui étaient sur place durant les manifestations partageront non seulement le livre de photos qu’ils ont publié, mais leur espoir pour l’avenir de leur pays. 

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