Le mois de juin approche, et avec lui revient cette période étrange où nos villes se couvrent soudainement de drapeaux arc-en-ciel, où les municipalités publient des messages de soutien, où les entreprises changent leurs logos pendant quelques semaines, et où l’on entend parfois des gens demander, un peu cyniques : « Est-ce qu’on a encore besoin de la Fierté en 2026? »
La réponse est encore oui. Pas seulement dans les grands centres urbains où les défilés attirent des foules immenses, mais aussi dans les communautés francophones minoritaires de l’Ouest canadien, où la visibilité queer continue d’être fragile, parfois contestée, souvent isolée.
Il suffit de regarder l’actualité des dernières années pour comprendre que rien n’est acquis. Des débats se multiplient sur les livres dans les écoles, sur les pronoms, sur les politiques touchant les jeunes trans, sur la place même des personnes 2SLGBTQIA+ dans l’espace public. On sent parfois une fatigue collective, une tentation de croire que les luttes sont derrière nous parce qu’il existe désormais des drapeaux dans les vitrines et des festivals commandités par de grandes banques. Pourtant, la réalité sur le terrain raconte autre chose. Dans plusieurs communautés francophones de l’Ouest, il existe encore des jeunes qui n’ont jamais rencontré une autre personne queer francophone de leur âge, des aîné·e·s qui ont passé leur vie dans le silence, des familles qui cherchent des ressources en français, des personnes qui hésitent encore à marcher main dans la main dans leur propre quartier.
C’est pour cela que les cérémonies de lever du drapeau demeurent importantes, même si certaines personnes les voient comme des gestes symboliques sans grand impact concret. Un symbole, lorsqu’il apparaît dans un endroit où il n’existait pas auparavant, change réellement quelque chose. Voir un drapeau francoqueer devant un hôtel de ville, une école ou un centre communautaire dans une petite ville des Prairies ou en Colombie-Britannique, ce n’est pas anodin. Cela signifie publiquement que la présence des personnes queer n’est pas tolérée du bout des lèvres, elle est reconnue.
La Fierté ne peut pas être seulement observée de loin, derrière un écran ou à travers des publications sur les réseaux sociaux. Elle doit aussi se vivre physiquement. C’est pour cette raison qu’il faut marcher. Il faut être vu.e.s. Il faut occuper l’espace public avec nos accents, nos réalités, notre culture francophone, nos familles, nos ami·e·s, nos enfants, nos collègues. Les marches de la Fierté restent des démonstrations sociales et politiques extrêmement puissantes, parce qu’elles montrent qu’une communauté existe réellement, qu’elle refuse de se cacher, et qu’elle est soutenue par des allié.e.s.
Dans l’Ouest canadien, cette visibilité francophone n’arrive pas toute seule. Elle demande du travail, de l’organisation, des bénévoles, des partenariats, des gens prêts à tenir une bannière pendant plusieurs kilomètres sous la pluie ou la chaleur, des personnes prêtes à prendre le micro dans des espaces où il aurait été impensable, il y a encore quelques années, d’entendre du français queer assumé.
C’est exactement l’objectif de l’initiative « Ma langue, ma fierté » du Comité FrancoQueer de l’Ouest, qui mobilisera cette année les communautés dans plusieurs défilés de la Fierté à travers l’Ouest canadien.
Cette année, l’initiative prendra encore plus d’ampleur. Winnipeg, Regina, Victoria, Vancouver et Edmonton accueilleront des contingents francoqueers afin de rappeler que cette réalité existe bel et bien dans l’Ouest canadien.
Participer à une marche de la Fierté, ce n’est pas seulement appuyer « une cause ». C’est poser un geste concret envers des personnes réelles qui vivent dans votre communauté. C’est dire à un·e adolescent·e qui se cherche qu’iel n’est pas seul.e. C’est rappeler à une personne plus âgée qu’elle n’a pas traversé des décennies de silence pour rien. C’est montrer que la francophonie de l’Ouest n’est pas une identité figée dans le passé, mais une communauté vivante, diverse, moderne, traversée par toutes sortes de réalités humaines.
Alors en juin, s’il y a un lever du drapeau dans votre ville, allez-y. Même quinze minutes. Même discrètement. S’il y a une marche de la Fierté, marchez. Avec vos ami.e.s, vos enfants, votre organisme, votre drapeau franco-albertain, franco-colombien ou franco-manitobain. Chaque personne dans une foule compte davantage qu’on le pense, parce qu’au fond, la Fierté n’a jamais été seulement une célébration. Elle demeure encore aujourd’hui une façon de refuser l’effacement.